CAILLOIS (R.)


CAILLOIS (R.)
CAILLOIS (R.)

Comme les pierres qu’il aimait tant et dont il fut le poète, Roger Caillois présente plusieurs facettes au premier abord contradictoires. Cet ancien surréaliste, normalien agrégé de grammaire, qui fut haut fonctionnaire de l’U.N.E.S.C.O. et entra en 1971 à l’Académie française, savait ainsi par cœur le Discours de la méthode et admirait Montesquieu auquel, d’ailleurs, on pourrait parfois le comparer. Alors qu’il avait préféré d’abord la sociologie à la littérature et dénoncé les Impostures de la poésie , Caillois maniait néanmoins chaque mot «avec un soin philatélique», et, quelques semaines avant sa mort, formulait le souhait que l’on gardât de lui l’«image d’un poète». Cet infatigable lecteur, auteur lui-même de plus d’une trentaine d’ouvrages, devait enfin dans l’un de ses derniers livres, Le Fleuve Alphée , exprimer son effroi en face du «monde cancérigène des bibliothèques, des livres et des journaux».

Par-delà ces apparentes contradictions, on doit pourtant souligner la profonde unité de la démarche de Roger Caillois. Sa vie et son œuvre, consacrées à l’analyse des secrets et des mécanismes de l’imagination, confirment cette loi de cohérence qu’il cherchait à faire apparaître en traquant les correspondances entre les faits sociaux, les images poétiques et le «fantastique naturel» du monde des insectes et des minéraux. Celui qu’André Breton avait fort justement qualifié de «boussole mentale» était en effet persuadé «de la prééminence sous le vacarme général d’une architecture dépouillée» qu’il invitait les sciences à découvrir en sortant de leur spécialité et en se faisant «diagonales». La diversité des domaines abordés par Caillois ne doit pas laisser croire à la superficialité de ses travaux: il étudie avec la même rigueur et la même érudition aussi bien la poésie de Saint-John Perse que les jeux de cartes ou les météorites.

Du surréalisme à la sociologie

Malgré ses réticences à l’égard de l’écriture automatique, Caillois, que Breton avait recruté en 1932, fut d’abord un membre fidèle du groupe surréaliste. Comme la psychanalyse et le marxisme, auxquels il adhère aussi, le surréalisme permettrait, pensait-il, «la liquidation définitive de la littérature», qu’il voulait remplacer par l’étude «psychologique ou sociologique des pulsions ou instincts qu’elle tendait à satisfaire». Ainsi, après avoir fait en 1935 le Procès intellectuel de l’art et créé en 1938, avec Bataille et Leiris, le Collège de sociologie, il analysera en 1941, dans Puissances du roman (où il attirera d’ailleurs l’attention de la critique sur le roman policier), le rôle du roman dans la société. Caillois ne tarda néanmoins pas à considérer les activités surréalistes «comme de simples jeux de société» et, tout en reconnaissant l’apport de Marx et de Freud, à suspecter en raison de leur prétention à l’infaillibilité les «sortes d’églises» auxquelles leurs œuvres ont donné naissance (Description du marxisme reviendra sur ce sujet en 1950). La querelle des «haricots sauteurs» révéla en 1934 les profondes divergences qui existaient entre Breton et Caillois sur la conduite à adopter en face du merveilleux: alors que Caillois, soucieux d’en percer le mystère, proposait que l’on ouvrît ces fèves, Breton s’y opposa en criant au sacrilège. Le lendemain, Caillois quittait le groupe surréaliste en expliquant: «L’irrationnel, soit; mais j’y veux d’abord la cohérence.» Il ne renoncera jamais à cette exigence qu’illustrera, dès 1937, La Mante religieuse . Dans cet essai, qui annonce les réflexions plus vastes du Mythe et l’homme (1938) et de L’Homme et le sacré (1939), celui qui avait été aussi l’élève de Mauss et de Dumézil entendait en effet «étudier l’insecte de près» afin de rechercher «la nature et la signification du mythe» auquel il donne naissance.

L’Amérique latine et ses révélations

Surpris par la Seconde Guerre mondiale en Argentine et contraint d’y séjourner, Caillois n’y reste pas inactif. Il fonde en 1941 la revue Lettres françaises , multiplie par ailleurs les découvertes et commence à se passionner pour les mondes minéral et végétal que lui révèle cette Amérique latine, où, comme le rappellera Le Fleuve Alphée , «les livres et ceux qui les lisent comptent beaucoup moins que la nature et les illettrés». Pourtant, Caillois y découvre aussi une littérature qui le fascine et qu’il nous fera connaître en fondant chez Gallimard la collection Croix du Sud et en traduisant lui-même certaines œuvres de Borges, de Neruda, de Mistral et de Porchia. Caillois est, semble-t-il, désormais réconcilié avec la littérature, mais son hostilité de jadis s’est transformée en une exigeante passion qui n’hésite pas, comme dans Babel en 1948, à fustiger les littérateurs contemporains qui se dérobent à leur «devoir de vérité» et à leur «responsabilité d’écrivain». Caillois admire, en revanche, la volonté de Saint-Exupéry de ne «rien écrire que sa vie ne garantisse» et le «parti pris de vérité» de Saint-John Perse, dont il exposera en 1954 la poétique. Il était, d’autre part, lui-même devenu écrivain («malgré moi», avouera-t-il) en décrivant en 1942 la Patagonie qu’il venait de visiter. Mais, même s’il dira bientôt préférer à l’aventure humaine les pierres qui «ne sont pas susceptibles d’émotion» et les lieux écartés «où l’homme est rare», le sociologue l’emporte encore sur le poète quand, dans une étude reprise et complétée en 1963 dans Bellone ou la Pente de la guerre , il s’interroge en 1951 sur le «vertige de la guerre» ou quand, dans Les Jeux et les hommes en 1958, il examine la nature et la fonction des jeux dans la société.

Diagonales

Déjà persuadé de la nécessité de promouvoir ce qu’il appellera plus tard les «sciences diagonales», Caillois avait, en 1953, créé dans le cadre de l’U.N.E.S.C.O. la revue Diogène , dont le but était de «compenser le découpage parfois dangereusement parcellaire des différents domaines de la recherche par des coupes transversales dans le savoir». C’est d’ailleurs ce qu’il fait lui-même, quand, parcourant le champ de l’irrationnel et de l’imaginaire, il étudie, parallèlement à ses travaux de sociologie, les rêves et le fantastique. Cette investigation «diagonale» ou encore «oblique» lui permet de constater que, comme il le supposait en face des «haricots sauteurs», il y a une cohérence de l’irrationnel et une logique de l’imaginaire. La préface de son Anthologie du fantastique en 1958 et Au cœur du fantastique en 1965 montrent ainsi que le fantastique, qui, à la différence du merveilleux, est pourtant «rupture de la cohérence universelle», non seulement obéit toujours aux mêmes schémas mais peut encore, bien que ceci semble paradoxal, être «naturel», comme en témoigne l’existence de ces «animaux insolites» qui, de la mante religieuse en 1937 à la pieuvre en 1973, ont toujours fasciné Caillois. Ses recherches lui révèlent aussi des correspondances entre des domaines que rien a priori ne devrait rapprocher. Les fonctions essentielles du masque correspondent, par exemple, à celles du mimétisme animal qui constitue le sujet principal de Méduse et C ie en 1960. Les pierres elles-mêmes présentent, comme le montre en 1970 L’Écriture des pierres , de singulières ressemblances avec les peintures humaines ou la géométrie.

«Tour à tour explorateur et comptable», Caillois s’efforce d’inventorier et de classer l’univers, afin d’en révéler soit la syntaxe, soit un principe fondamental comme la dissymétrie. Admirateur de la table périodique des éléments, il se propose même, en 1962, dans une démarche analogue à celle de Mendeleïev, de rédiger une Esthétique généralisée , où il entend «examiner les choses dans leur ensemble et essayer de dénombrer les classes du possible». Constatant aussi l’unité de ses recherches, il réédite certains textes en les classant par grandes rubriques: Approches de l’imaginaire , Obliques , Approches de la poésie et Rencontres . Le Fleuve Alphée , où, en 1978, Caillois, par-delà sa fidélité aux pierres, semble renier ses travaux antérieurs en enfermant dans une «parenthèse» les livres qui sont «la mer où l’on ne laboure pas», peut paraître déranger cette ordonnance. Pourtant, quand il expose sa méfiance à l’égard de la «cogitation» et de l’«esprit de système», il manifeste, une fois de plus, son refus d’être dupe et d’oublier que l’univers, qu’il s’était plu à comparer à un «échiquier», est aussi un «roncier». Comparant son destin à celui d’un fleuve mythologique, Caillois ne nous donne-t-il pas enfin un ultime exemple de ces « récurrences dérobées» dont nous parlera encore son dernier livre, Le Champ des signes ?

Encyclopédie Universelle. 2012.

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